Parcours d’un jeune Malgache : de simple étudiant à fervent défenseur des droits humains

Article : Parcours d’un jeune Malgache : de simple étudiant à fervent défenseur des droits humains
Crédit: Ornella RAZAFINDRATASY (Avec son autorisation)
24 novembre 2024

Parcours d’un jeune Malgache : de simple étudiant à fervent défenseur des droits humains

Je m’appelle Aryella Aradrariny ANDRIANATSITOHERINTENY et j’ai été de ces jeunes qui, après le baccalauréat, veulent quitter Madagascar et ne plus jamais y revenir. La raison ? J’étais persuadé de n’avoir aucun avenir prometteur en restant au pays car en 2018, Madagascar avoisinait les 91% de taux de pauvreté. Et j’en faisais partie.

Premier prix du concours régional d’article Mahajanga / RAM 2021
Crédit : Ornella RAZAFINDRATASY (Avec son autorisation)

Le pire dans la grande île, c’est que la taille du compte en banque détermine le futur métier de chacun, souvent au détriment des pauvres diplômés. Et à l’époque, comme la plupart des jeunes Malgaches, le contexte local (surtout le fait de vivre dans une région côtière) me donnait la certitude que malgré le fait d’être major de promotion depuis la première année, je devrais un jour me rabattre sur un travail que j’allais sans aucun doute détester.

Mes débuts dans les droits humains

Ma première rencontre avec le Fonds du Secrétaire Général des Nations Unies pour la Consolidation de la Paix (en anglais United Nations Peacebuilding Fund) a été une Masterclass sur les droits humains et la consolidation de la paix. Elle s’est tenue, en 2021, dans le cadre du projet RARY ARO MADA dont mon Université, l’Ecole de Droit et Science Politique de l’Université de Mahajanga (EDSP), a été bénéficiaire. J’étais en deuxième année et j’avais 18 ans. Je me suis inscrit à la formation et pendant trois mois, nous avons approfondi le monde des droits humains avec une session tous les mois.

Les jeunes sortants de la formation devenaient par la suite des défenseurs des droits humains et formaient à partir de là l’Observatoire des Droits Humains (ODH). Durant la formation, un concours régional a été mis en place et je me suis distingué en remportant le premier prix de ma ville dans la catégorie article.

Lauréats du concours régional MasterClass Mahajanga / RAM 2021
Crédit : Ornella RAZAFINDRATASY (Avec son autorisation)

Le concours HACK4PEACE : une opportunité pour les jeunes

En octobre de la même année, le Fonds avec ses partenaires a organisé un concours national de projet nommé HACK4PEACE. Avec trois autres étudiants de l’Université de Mahajanga (Sariaka, Charlie et Jolie), nous avons élaboré le projet HAINO qui consistait à mettre en place un centre d’écoute dans l’université de Mahajanga pour les victimes de violence en milieu universitaire. Sous le nom de PEACE FOR U, notre équipe a obtenu la troisième place avec un financement de quatre millions d’Ariary.

L’équipe PEACE FOR U / HACK4PEACE 2021
Crédit : Sarobidy (Avec son autorisation)

Cette période fut un tournant de ma vie. J’ai réalisé que je voulais plonger profondément dans l’univers des droits humains et de la consolidation de la paix car j’aimais cela. Et même si l’équipe a rencontré diverses difficultés au cours des deux ans de réalisation du projet, j’en suis sorti plus motivé car à 19 ans, je coordonnais déjà une équipe et aujourd’hui, j’ose l’affirmer : cette expérience m’a rendu davantage professionnel.

De plus, ce projet nous a permis de récolter un grand nombre de témoignage de la part de jeunes étudiants sur des cas de violence en milieu universitaire. Cela a permis de mettre en lumière une situation auparavant mise sous silence et l’Université de Mahajanga a même mis en place un Service de Lutte Anti Violence Universitaire (SLAVU).

Jeune engagé et fervent défenseur des droits humains

Aujourd’hui, à 22 ans, je coordonne l’Observatoire National des Droits Humains de la région Boeny (ONDH Boeny). En début 2024, le Système des Nations Unies, financé par le PBF, a lancé le projet RARY ARO MADA 2 (mis en œuvre par le HCDH, l’UNESCO, l’UNICEF et le Ministère de la Jeunesse et des Sports), suite du projet RAM, et le projet LANDJA (mis en œuvre par le PNUD, OHCHR et l’ONG MSIS-Tatao). Ils ont permis à 21 jeunes défenseurs des droits humains de devenir des formateurs en droits humains. Et j’en fais partie.

Après la formation des formateurs en droits humains, je me suis impliqué à 100% dans la défense des droits humains dans ma région. Cela notamment en redynamisant l’ONDH Boeny. Ma surprise a été grande lorsqu’en recrutant de nouveaux jeunes pour l’ONDH Boeny, ces derniers ont affirmé que j’étais leur source d’inspiration dans le milieu du bénévolat et qu’ils admiraient mon engagement, mes réalisations, ma droiture et mon amour pour la justice et les droits les droits humains.

Remise de certificat lors de la formation des formateurs
Crédit : Haut-Commissariat des Nations-Unies aux Droits de l’Homme (Avec son autorisation)

J’ai conscience de ce que l’on attend de moi et des défis auxquels je dois faire face. Le plus grand obstacle est sans doute la dévalorisation des jeunes par les aînés. Ici, les jeunes font face à des préjugés et des stéréotypes liés à l’âge qui font qu’ils sont déconsidérés, exclus des décisions et infantilisés, et parfois instrumentalisés par les politiques. Pourtant, défendre les droits humains nécessite d’être pris au sérieux par la population et les autorités Malgaches. Or à Madagascar, les normes sociales et culturelles consacrent la domination des aînés, en particulier les hommes, des classes favorisées : un jeune n’est pas en mesure de donner son point de vue concernant des sujets sensibles en raison de son âge et du manque d’expérience.

De plus, nous, les défenseurs des droits humains, sommes considérés à la fois comme ennemis de la population étant donné que nous défendons les droits inaliénables de tous, sans exception, même ceux des criminels, et ennemis de l’Etat parce que notre mission fait souvent barrière aux affaires de certains individus haut-placés. Nous oscillons donc entre deux mépris : parce qu’on est jeune et parce qu’on est des défenseurs des droits humains.

Représentant des jeunes durant la célébration de la Journée mondiale de la paix 2024

Lors de cet évènement, le Système des Nations-Unies m’a demandé d’ouvrir la série de discours devant plusieurs grandes figures emblématiques malgaches et étrangères assises au premier rang. Et ce fut pour moi un honneur car j’ai eu l’occasion d’exposer ma vision des choses. Je suis fier d’être passé d’un étudiant lambda à fervent défenseur des droits humains. Mon but est à présent d’apporter un changement radical dans ce même pays que je voulais auparavant quitter, pour inspirer les jeunes déboussolés et servir d’exemple à suivre.

Discours du représentant des jeunes lors de la cérémonie de célébration de la journée mondiale de la paix 2024
Crédit : Haut-Commissariat des Nations-Unies aux Droits de l’Homme (Avec son autorisation)

Une force pour la communauté Majungaise

Dans cette lutte que je mène, je n’ai pas que des défis, je possède aussi des réalisations. Cela fait trois ans que je m’active passionnément dans la collecte de données concernant des cas de violation des droits humains, dans les investigations sur terrain et dans la promotion/surveillance des droits humains pour l’Observatoire National des Droits Humains Boeny. Avec d’autres jeunes, nous avons déjà résolus plusieurs cas d’accaparement de terres illicites, aidé une vingtaine de femmes victimes de violence basée sur le genre, mené des actions pour l’environnement et signalé une trentaine de cas de violation des droits humains.

Cette lutte continue encore aujourd’hui. Nous nous impliquons davantage dans la promotion et la vulgarisation des droits humains notamment via des émissions radiophoniques hebdomadaires et des publications journalières sur les réseaux sociaux.

D’autres bénéficiaires des projets PBF

Depuis que l’Etat malgache a demandé l’appui du PBF en 2015, c’est près de 48 millions de dollars que le Fonds a investis pour la consolidation de la paix à Madagascar. Des jeunes comme moi ont bénéficié d’une partie de cette somme notamment grâce aux projets : IRF Tanora, Andriry MILAMY, Studio Sifaka, TANOMAFY-JAP, RARY ARO, OBS Mada, Talily Raike.

Aujourd’hui, le Fonds concentre également son attention sur les femmes et les jeunes filles. Deux projets, VIAVY-CC et MAHASAKY, valorisent les initiatives des femmes et jeunes filles. Ils promeuvent notamment les actions visant la réduction de leur vulnérabilité aux impacts du changement climatique et leur participation civique et politique. Cela vise à renforcer le système démocratique et la consolidation de la paix à Madagascar en améliorer l’inclusion des femmes et des jeunes filles.

La situation actuelle des jeunes Malgaches

Ce qu’il faut retenir c’est que les jeunes Malgaches n’ont aucun repère. La société nous impose de réussir à n’importe quel prix et cela aboutit souvent à des jeunes dépressifs et angoissés, diplômés de Master 2, voire plus, travaillant dans des Call Center parce que c’est le moyen le plus rapide de se faire de l’argent. Bien évidemment, je n’affirme en aucune mesure que ce travail est indigne mais souvent, il ne correspond en rien aux études supérieures auxquelles l’on a consacré des années et de l’argent.

Si nous avions choisi un parcours précis à l’université, c’est que quelque part, nous voulions devenir telle personne et faire tel métier. Or aujourd’hui, il n’en est rien. Nous ne savons ni ce que nous devons faire ni ce que nous pouvons faire. Tout le monde évoque une fuite massive de cerveaux à Madagascar, surtout des jeunes, ce qui est compréhensible : il est légitime de faire le métier de leur rêve et d’être considéré à leur juste valeur. Et dans cette lutte, ceux qui ont les moyens de partir sont considérés comme ayant réussi tandis que le reste se fait progressivement engloutir dans la réalité du pays.

Jeunes universitaires bénéficiaires du projet RARY ARO MADA
Crédit : Haut-Commissariat des Nations-Unies aux Droits de l’Homme (Avec son autorisation)

Les opportunités comme celles du PBF devraient abonder à Madagascar. J’estime avoir eu de la chance que mon université ait été une des cibles de leur projet (RAM), ce qui n’est pas le cas pour beaucoup d’autres jeunes.  Et même si ces dites opportunités commencent à émerger, la plupart d’entre elles restent méconnues. Par ailleurs, il m’arrive souvent d’entendre des critiques concernant l’incompétence des jeunes et leur paresse à travailler. Pour ma part, je n’entends là que des stéréotypes visant à nous écarter davantage des postes décisionnels. En somme, tout le monde affirme que les jeunes sont l’avenir de demain mais peu osent vraiment nous tendre la main aujourd’hui.

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Commentaires

Ricanna
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Merci pour ce partage 🙏

Aryella Aradrariny ANDRIANATSITOHERINTENY
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Je vous en prie.